
Le comptoir à viennoiseries du kiosque, à la gare de Dijon-Ville, sent le sucre chaud à dix mètres, été comme hiver.
Je passe devant ce comptoir presque chaque jour pour prendre mon train. Ce texte est un témoignage personnel sur mon addiction au sucre, pas une méthode miracle : comment j'ai fini par l'arrêter grâce à l'hypnose, après une bonne dizaine de tentatives ratées avec autre chose.
La réponse courte : non, l'hypnose n'a pas supprimé mon envie de sucre comme on éteindrait un interrupteur. Ce qu'elle a fait, c'est démonter le réflexe — ce geste automatique qui va chercher le paquet de biscuits avant même que la question se pose. Le changement d'habitude, dans mon cas, s'est joué là : dans l'écart entre l'envie et le geste, pas dans l'envie elle-même.
Pourquoi la volonté seule ne suffit pas contre le sucre
Pendant à peu près dix ans, j'ai empilé les bonnes résolutions comme d'autres empilent les post-it. Chaque mois de janvier, la même liste : moins de sucre, plus de sport, un peu de discipline. Chaque année, la même liste retrouvée intacte au mois de mai, presque pas cochée, planquée sous d'autres papiers sur mon bureau.

On me répète qu'il suffit de vouloir. Sauf que je passe mes journées à jongler avec des bulletins de paie et des échéances, et la volonté, à force qu'on tire dessus, s'effiloche comme un vieux tissu. Le sucre, lui, revient toujours au même endroit : dans un tiroir de bureau, dans une boîte qui circule entre collègues, dans ce comptoir de la gare que je traverse deux fois par jour.
Ce n'est pas mon corps que je regardais différemment en cherchant une solution, c'est le rapport à ce que j'avais dans l'assiette qui devait changer de ton.
À quoi ressemble vraiment une séance d'hypnose
C'est presque par défi que j'ai fini par écouter un premier enregistrement, un soir où je n'avais plus la force de me battre contre moi-même. Casque sur les oreilles, fauteuil, et cette pensée un peu bête : si ça ne marche pas, j'aurai au moins fait une sieste.

Rien de spectaculaire ne s'est produit, et c'est sans doute ce qui m'a le plus surprise. Pas de perte de contrôle, pas de sommeil profond, juste un état qui ressemble à ces moments où on relit une ligne d'un tableau de paie trois fois sans la voir vraiment — présente, mais ailleurs. Ce n'est pas non plus de la méditation guidée, on me pose souvent la question : la manière d'y arriver, et ce qu'on en fait ensuite, n'ont pas grand-chose en commun.
Aucune formation médicale ou psychologique de mon côté, je me contente d'observer mes propres réactions. Si le sucre est le symptôme d'un trouble alimentaire plus large, ce texte n'est pas le bon outil ; mieux vaut un médecin ou un nutritionniste qu'un enregistrement audio.
Le mercredi soir, j'échange des messages vocaux avec Bénigne, une amie depuis le lycée ici à Dijon, devenue comptable à Lyon. Elle s'est mise aux enregistrements bien après moi, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec les miennes, et elle a une théorie différente presque chaque semaine sur pourquoi ça marche — la dernière touchait aux ondes cérébrales et au magnétisme terrestre, développée avec un sérieux absolu (je n'ai toujours pas compris le rapport). Je la laisse dire. Le mécanisme m'intéresse moins que le résultat.
Un jour ordinaire au kiosque de la gare
Ça faisait environ douze semaines que j'écoutais mes enregistrements quand ce jour-là est arrivé, un jour comme un autre à la gare. Je suis passée devant le comptoir à viennoiseries sans ralentir, sans même remarquer ce parfum de sucre chaud qui, d'habitude, me stoppait net. Pas de bataille, pas de main hésitante au-dessus du comptoir. Juste une absence, celle de l'impulsion qui, d'habitude, précédait le geste. Je ne m'en suis même pas félicitée sur le moment — c'est en y repensant, plus tard dans la journée, que j'ai remarqué qu'il ne s'était rien passé.

C'est une logique que j'ai retrouvée plus tard en cherchant à comprendre pourquoi arrêter les achats compulsifs avec l'hypnose a changé ma vie pour quelqu'un d'autre : le mécanisme ne change pas vraiment d'un sujet à l'autre, seul l'objet du réflexe change.
On dissocie l'émotion de l'acte, disons les choses simplement : le soulagement cesse de se loger dans l'objet ou l'aliment, et se déplace ailleurs, vers un calme qui ne demande rien à personne.
Changer l'habitude sans forcer le résultat
Aucun besoin de viser la séance parfaite ou l'état de transe spectaculaire pour commencer. Ce qui a fonctionné pour moi, sceptique de longue date, tient en peu de choses. Un moment calme suffit, pas de rituel particulier : un fauteuil et vingt minutes tranquilles font l'affaire. Il faut aussi renoncer à sentir quelque chose dès la première écoute, le travail se fait en coulisses, sans notification, un peu comme une mise à jour qui tourne en tâche de fond pendant qu'on fait autre chose. Et il faut de la répétition plus que de l'intensité : plusieurs écoutes par semaine, sur la durée, pèsent bien plus qu'une séance unique attendue comme un miracle.

Chez moi, il y a ce cliquetis métallique qui revient sans prévenir, juste au moment où je commence à lâcher prise. Je ne sais toujours pas d'où il vient exactement, mais curieusement, il ne m'a jamais sortie de l'écoute.
Je l'ai fait seule, sans personne pour guider en direct, sans jamais avoir la sensation d'être allée quelque part que je ne pouvais pas quitter en rouvrant les yeux. Je n'ai jamais poussé la porte d'un cabinet pour ce sujet précis, seulement des enregistrements écoutés chez moi, et pour ce que je cherchais à régler, ça a suffi.
Eustache, le frère d'une collègue du service comptable, s'y est mis de son côté pour calmer le trac avant de parler en réunion. Il m'a écrit récemment pour reformuler à sa façon ce que je lui avais expliqué la première fois, histoire d'être sûr d'avoir bien compris avant de recommencer. Le sujet n'a rien à voir avec le sucre, mais le point de départ, ce réflexe qu'on veut désamorcer, ressemble beaucoup au mien.
Ce qui reste après l'écoute, une petite phrase qui traîne dans un coin de la tête toute la journée, compte sans doute plus que la séance elle-même. J'ai gardé un geste simple, fermer les yeux trois secondes avant de décrocher le téléphone, comme point d'appui quand la journée s'emballe. D'autres s'en servent pour désamorcer autre chose — une peur de reprendre le volant, désensibilisée petit à petit, ou cette voix intérieure trop sévère juste avant un entretien. Ce ne sont pas mes sujets, mais le principe de fond, cet automatisme qu'on démonte pièce par pièce, se retrouve partout.
D'ailleurs, si la question du grignotage vous parle aussi, j'ai raconté ailleurs mon expérience pour arrêter le grignotage par l'hypnose — les deux sujets se recoupent souvent, une fois qu'on commence à regarder ses placards autrement.
Ce qui reste, des semaines plus tard
L'erreur que j'ai traînée pendant dix ans, c'était de viser le zéro absolu. Se dire plus jamais de sucre, jamais, c'est une promesse qu'on ne peut pas tenir, et qui pèse plus lourd à chaque fois qu'on la rompt. L'hypnose fonctionne mieux quand elle vise autre chose : une consommation qu'on choisit, plutôt qu'un réflexe qui choisit à notre place. Aujourd'hui, un morceau de gâteau à un anniversaire ne déclenche plus trois jours de frénésie derrière. Si vous ne deviez retenir qu'une chose de ce texte, ce serait celle-là : ne visez pas l'arrêt total, visez le moment où le geste automatique laisse place à un vrai choix.
Ce que je ne sais pas dire, c'est si ça marcherait pareil pour quelqu'un qui mange sucré pour une tout autre raison que le stress de bureau — la question revient souvent, et je n'ai pas de réponse honnête à donner au-delà de ma propre expérience. Pour la mienne en tout cas, la petite collègue qui ricanait à chaque fois qu'on prononçait le mot hypnose a fini par se taire, et c'est déjà beaucoup.